Les chercheurs sur les réseaux sociaux : impacts et enjeux

Les chercheurs sur les réseaux sociaux : impacts et enjeux

Quels sont les impacts et les enjeux de l’utilisation des réseaux sociaux par et pour les chercheurs et les organismes d’enseignement supérieur et de recherche ? Plusieurs enseignants-chercheurs et experts ont apporté des éléments de réponse lors d’une journée d’étude organisée le 4 février à Limoges. Une trentaine de personnes étaient présentes : enseignants du supérieur, chercheurs, doctorants, professionnels de l’information scientifique et technique et de la communication. Mathieu Jahnich est intervenu pour présenter les résultats de l’observatoire de l’usage des réseaux sociaux par les organismes de recherche.

Cet événement était organisé par le Service Commun de la Documentation de l’Université de Limoges et l’Unité Régionale de Formation à l’Information Scientifique et Technique (Urfist) de Bordeaux.

Les défis pour les organismes de recherche

Mathieu Jahnich, fondateur et gérant de Sircome, a présenté les résultats de l’étude qu’il a réalisée sur les pratiques et les enjeux propres aux organismes de recherche.

En comparaison avec 2012, l’édition 2014 de « l’observatoire de l’usage des réseaux sociaux par les organismes de recherche » révèle une professionnalisation remarquable des acteurs : les organismes sont très nombreux à investir différentes plateformes et à se montrer créatifs. Les doutes sur la pertinence de leur usage soulevés lors de l’étude 2012 ont laissé la place à l’envie d’expérimenter, de maîtriser et d’utiliser au mieux leurs ressources.

Les médias de conversation et les médias vidéo ont fait leurs preuves et ont gagné leur place. Twitter est devenu le réseau social préféré des organismes, précieux pour toucher les journalistes, les experts et, plus largement, les influenceurs. Facebook est une valeur sûre pour entretenir la relation avec le grand public. You Tube et Daily Motion sont exploités pour mettre la science et les ingénieurs-chercheurs en image. LinkedIn est utilisé comme « Facebook professionnel » et dans une stratégie de marque employeur, pour attirer les meilleurs talents.

Pour conclure, Mathieu Jahnich a présenté les évolutions notables observées entre septembre 2014 et février 2016 :

  • Un intérêt encore plus marqué pour les réseaux sociaux de la part des organismes de recherche. Ils sont passés de l’envie « d’être présent » à la nécessité « d’être présent, actif et reconnu », en cohérence avec une stratégie bien définie et en réponse aux usages et attentes de leurs différents publics.
  • Le développement de l’usage publicitaire des réseaux sociaux : les « règles » des plateformes évoluent pour favoriser la monétisation de leurs services, les budgets investis par les grandes marques sont colossaux, l’espace est saturé de publicité. En conséquence, les publics sont de plus en plus difficiles à toucher.
  • Toutefois, le monde de la recherche reste une bulle à part. Les chercheurs et les publics intéressés par la science sont de plus en plus présents et actifs et forment diverses communautés très actives avec lesquelles les organismes peuvent interagir.
  • Enfin, la puissance des formats visuels qui se confirme. Les vidéos Vine ou les stories de Snapchat sont très appréciées des publics mais nécessitent des compétences spécifiques. Les organismes de recherche vont-ils pouvoir suivre ces tendances ?

L’identité numérique des chercheurs

Sabrina Granger a piloté l’organisation de cette journée. Elle est conservateur des bibliothèques et responsable de l’Urfist de Bordeaux. Dans son intervention, elle a souligné la situation paradoxale dans laquelle se trouvent les chercheurs.

D’un côté, un fort développement d’outils (comme Research Gate ou Academia) utiles pour valoriser leurs travaux de recherche, faciliter la recherche d’information, tisser des liens avec d’autres chercheurs partout dans le monde et échanger avec un public plus large. Ces outils sont très faciles à utiliser et poussent les chercheurs à déposer le maximum d’informations et de documents, sans apporter de garanties sur leur utilisation quant à leur exploitation commerciale ou la pérennité du stockage.

De l’autre, les archives institutionnelles qui s’ouvrent de plus en plus, en prenant en compte les problématiques juridiques. Ces outils offrent moins de souplesse mais assurent la pérennité du patrimoine scientifique et le respect des auteurs et des éditeurs.

Sabrina Granger conseille donc aux chercheurs « d’utiliser largement les réseaux sociaux pour la mise en visibilité et la veille » mais de « ne pas mettre tous leurs PDF dans le même panier » en privilégiant les liens vers les archives institutionnelles ouvertes.

Twitter : de l’huile dans les rouages de l’identité numérique et le plaisir des rencontres numériques

Irène Langlet  est professeur de littérature contemporaine à l’Université de Limoges. Motivée par les perspectives interdisciplinaires et la mise en réseau, son investissement dans les outils numériques a commencé il y a 20 ans avec les premiers sites web, les échanges par mail, les blogs et le débat sur l’ouverture des données.

Les réseaux sociaux « nous promettaient une mise en relation encore plus facile ». Toutefois, ça n’a pas vraiment marché avec Facebook : « un peu trop personnel, le côté pro est noyé ». En revanche, Twitter a été adopté parce que « c’est un média de flux, c’est un très bon intermédiaire entre Facebook et les blogs/sites participatifs » et parce qu’il est possible de faire des comptes collectifs. « ça nous a plu ».

Aujourd’hui, Irène fait partie de ces chercheurs qui ont un site personnel, qui contribuent à un site collectif de chercheurs (souvent rattaché à l’institution) et qui utilisent Twitter pour « mettre de l’huile dans les rouages ». Twitter est utile pour la veille, la découverte, le croisement de réseaux « locaux mais lointains aussi ». Entre le ton très libre sur le blog et la communication plus institutionnelle sur le site collectif, Twitter offre « une légère marge de liberté, de subjectivité ». « Cela me plaît, cela me permet des prises de position ciblées sur des débats comme le droit d’auteur, la loi sur le numérique… ».

Pour terminer, Irène conclue que « les réseaux sociaux, c’est aussi le plaisir, quelque chose d’excitant. C’est un peu comme quand on fait 8 heures d’avion pour aller à un colloque et parler un quart d’heure : on y va pour faire des rencontres, avoir des échanges. C’est pareil avec Twitter : cela nous permet d’avoir des rencontres numériques. On n’adopterait pas les réseaux sociaux s’il n’y avait pas ce principe de plaisir ».

Les formes de sociabilité entre chercheurs existent depuis des siècles

Olivier Le Deuff est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bordeaux. Ses travaux portent notamment sur l’identité numérique des chercheurs.

Il a tout d’abord rappelé que la pratique de réseautage n’a pas attendu l’informatique et le web pour exister. Les savants du XVIe siècle entretenaient de nombreuses correspondances avec pour volonté de partager de l’information, de travailler de manière moins isolée. Ainsi, Marin Mersenne (1588-1648) revendique l’action de rendre public, de publier les résultats de ses travaux en développant un large réseau de correspondance.

Échange de lettres ou signatures et commentaires sur un « livre d’amis » sont autant de formes de réseau social qui existaient bien avant les formes que l’on connaît aujourd’hui. Ces logiques de publication, d’échange, d’inscription d’un personnage dans un réseau ne sont pas nouvelles. Mais le web social en décuple l’effet par des mécanismes de publication simplifiés et par l’accélération des échanges.  D’ailleurs, n’oublions pas que le web a été créé par des chercheurs, pour des chercheurs (même si les fondateurs sentaient bien que ça allait dépasser le monde de la recherche).

Olivier a ensuite posé la question de la viralité et du « personal branding ». Le web 2.0 permet-il une meilleure mise en visibilité des résultats de recherche et des chercheurs ? Faut-il écouter « les consultants qui veulent vous transformer en marque ? »

D’après-lui, il faut trouver un équilibre dans la présence en ligne (pas assez / trop présent) et avec la présence dans les événements scientifiques. Il faut être présent dans les colloques pour se faire voir, mais cela ne suffit plus. Il faut prolonger cette présence en ligne, articuler présence physique et on line. En effet, l’absence de résultats sur le moteur de recherche n’est pas nécessairement un signe positif. L’absence devient symptôme d’un manque d’activité ou d’activité cachée.

Olivier conseille aux chercheurs d’exploiter la complémentarité entre les plateformes et d’appliquer une stratégie à long terme de publications sur une variété de plateformes. Par exemple, un réseau comme Twitter permet de gagner en visibilité et les archives ouvertes de rendre ses publications accessibles.

Crédit Photo : Équipe Sircome

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Rachel Trioreau

À Propos de Rachel Trioreau

Encore étudiante, Rachel a soif d’apprendre. Comme le dit l’adage « savoir d’où l’on vient, c’est savoir où l’on va », Rachel est persuadée que la recherche doit précéder l’action pour que celle-ci soit efficace. A Sircome, elle occupe le poste de chargée de communication digitale junior. En parallèle, elle suit le master 2 « communication des entreprises et médias sociaux » de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée.